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Tu travailles trop.

Helen me le répétait sans cesse. Elle me le dit pour la première fois en 1993. Elle continua de me le dire jusqu’en 1999. Le malaise qui couvait entre nous provenait du fait que nous n’avions plus de rapports sexuels, et cela devenait un problème, évoqué par intermittence.

C’était toujours Helen qui abordait la question. Je répondais à chaque fois : Bientôt, chérie, ou : J’ai une date de remise à respecter, ou : Tu sais bien que cela va revenir. Helen me calmait, ou prenait l’air blessé, ou restait de marbre et n’en parlait plus. Ses critiques de mes manquements conjugaux s’accompagnaient de provocations. Elle se surnommait « la Concierge ». Moi, j’étais « l’Hôte de marque » ou « le Client V.I.P. ». Elle était « la Gardienne de la ménagerie ».

Je reconnaissais que j’étais écrasé de travail et j’évoquais son propre labeur acharné sur son roman. Cela me rapportait quelques concessions faites à contrecœur et davantage de temps pour méditer et travailler.

Nous fonctionnions à l’adrénaline et, vu de l’extérieur, nous avions la vie belle. Kansas City était la zone de confort pour petits Blancs dont j’avais toujours rêvé. Localement, j’étais une célébrité. Mon ex-chien Barko était retourné dans l’Est avec mon ex-épouse. Notre nouveau bull-terrier, Dudley, possédait un panache barkoesque. Ma part d’ombre était un best-seller, et fut salué en fin d’année par une salve de critiques. Le film L.A. Confidential récolta une tonne de récompenses et me valut de nombreux articles de presse. Penchée sur sa table de travail, Helen polissait et repolissait son manuscrit. J’en lus plusieurs versions et ne commis aucune intrusion dans son texte. C’était une excellente histoire criminelle située dans une Los Angeles métaphysiquement reconstruite. Helen s’obstinait. C’était la Femme Couguar. Sa proie, c’étaient les grandes idées.

Tu travailles trop.

Oui, tu as raison.

Je ruminais la suite d’American Tabloid. Elle était conçue comme mon point de vue exhaustif sur les années 60 en Amérique. J’avais un contrat avec un magazine pour effectuer un reportage. Cela impliquait des heures de travail quotidien et l’obligation de voyager presque constamment. J’avais décroché aussi de juteux contrats pour écrire des scénarios, aggravant ma charge de boulot jusqu’à l’extrême limite. Je travaillais, travaillais, travaillais. Helen et moi, on partageait des repas et on se croisait dans des couloirs. Dudley aimait Helen plus qu’il ne m’aimait. En ma présence, il était timoré. Il m’avait catalogué comme type qui voyage dans sa tête et maître négligent.

J’étais très souvent en voyage. Mes boulots pour le magazine et pour le cinéma m’expédiaient régulièrement à Los Angeles. Je descendais dans les hôtels de luxe devant lesquels je bavais quand j’étais môme. J’éteignais les lumières et je faisais apparaître Anne Sofie.

Nous parlions. Elle s’étendait toujours à ma gauche et passait une jambe par-dessus les miennes. Je couvrais de baisers ses bras et ses épaules. Elle m’apprenait sur la musique des choses que je n’avais jamais sues. Je lui racontais à propos des livres des choses qu’elle ignorait. Elle détaillait les aléas rencontrés lors de ses voyages et me parlait de tous ces homos dans son entourage. Elle me disait : Tu travailles trop.

Je le reconnaissais volontiers. J’étais plus sincère avec ma maîtresse fantasmée que je ne l’étais avec ma femme. Anne Sofie décrivait mes symptômes. Elle s’enlaçait à moi. Elle connaissait mes rythmes et ses sens lui révélaient mon corps en déroute.

Tu dors mal, tu marmonnes dans ton sommeil, tu as le souffle court. Sans cesse tu palpes tes membres à la recherche de protubérances cancéreuses qui n’existent pas. Tu scrutes ton reflet dans le miroir pour compter les paillettes qui parsèment tes yeux. Liebchen, ce ne sont que des imperfections naturelles. Tu n’es pas en train de devenir aveugle.

Anne Sofie me consolait. Elle approchait son visage du mien et me montrait les paillettes de ses propres yeux. Je prenais peur et demandais à Helen de confirmer que je jouissais d’une santé robuste. Elle poussait des soupirs de théâtre et levait les yeux au ciel. Elle me disait : « Tu vas très bien, Gros Chien », ou bien : « Tu travailles trop. »

Les propositions de contrats continuaient d’affluer, le téléphone continuait de sonner, je continuais de dire Oui. Mon rythme de travail était herculéen. L’intensité de mon attention était draculéenne. Le projet pour mon nouveau livre était super-planétaire. Je lisais des comptes rendus de recherche et compilais des notes. Le plan atteignait 345 pages. Je prévoyais un manuscrit de 1 000 pages et une édition grand format de 700 pages.

L’Amérique : quatre ans, cinq mois et dix-sept jours d’événements incontrôlables. Deux cents personnages. Très peu de femmes, comparativement, et une intrigue romantique réduite. Un style télégraphique qui forcerait le lecteur à s’injecter le livre au rythme échevelé qui était le mien.

Je voulais créer une œuvre d’art à la fois énorme et d’une perfection glacée. Je voulais que ma passion habituelle couve dans les marges et prenne moins de place sur la page imprimée. Je voulais que les lecteurs sachent que j’étais supérieur à tous les autres écrivains et que je maîtrisais ma vie claustrophobiquement compartimentée et par ailleurs en chute libre.

Orgueil démesuré, arrogance, isolement. Le roman en tant qu’agression sensorielle. Une épouse que j’aime tendrement et que je délaisse cependant.

Je suis le type qui vit dans sa tête. Le mari toujours absent. Le Führer furieux et le fantasmeur furtif.

J’avais Anne Sofie. J’avais Anne Manson, la femme chef d’orchestre qui dirigeait le Philharmonique de Kansas City. J’avais cette lesbienne qui conduisait une camionnette FedEx. J’avais la fille que je prénommais Joan, âgée aujourd’hui de 50 ans ou plus. La vraie Joan eut 34 ans à Halloween cette année-là.

Rêve fiévreux.

Mon insomnie empira car mes nerfs me harcelaient de plus en plus souvent. Ils étaient synchrones avec le déroulement de l’Histoire revue d’un point de vue fantasmatique. J’ai écrit The Cold Six Thousand[12] en quatorze mois. Plus porté que jamais sur la provocation raciste, j’y fouaillais jusqu’à l’âme mes assassins de droite. Il était rare que je sois un amant dans la vraie vie ou dans la fiction, et je descendais donc à l’hôtel de luxe de ma chaste complice Helen. Je passais un temps considérable seul dans le noir avec Anne Sofie.

J’étais triomphalement exténué. Je terminai le livre, m’attendant à éprouver, du même coup, une irrésistible bonne humeur. Je me trompais. Mes nerfs continuaient de crépiter au rythme infernal de l’Histoire.

Mon agent et mon éditeur firent l’éloge du livre, qu’ils considéraient comme une réussite majeure. Helen n’était pas de cet avis. Elle trouvait le roman trop long, son intrigue trop complexe, et l’ensemble rebutant pour le lecteur. Elle ajouta que le style était convulsif et proche de l’épuisement, ce qui reflétait assez bien mon état mental.

Tu travailles trop, Gros Chien. Repose-toi un peu, maintenant.

 

Une mégatournée de promotion m’attendait. Cinq pays européens et trente-deux villes des États-Unis, consécutivement. Plusieurs mois loin de chez moi sans cesser de voyager. Interviews, conférences de presse. Et, le soir, rencontres avec des lecteurs dans les librairies. J’étais parti pour un moment dans mon rôle de grand fromage*.

D’autres obligations se profilaient avant même la publication du livre, pour en assurer le lancement : des profils exhaustifs dans des magazines, sur des chaînes de télé culturelles, un docu consacré à Ellroy sur le câble. Programmé pour le jour de la sortie : un grand extrait du roman en double page centrale. Tout cela se résumait à : Mon frère, t’es-le-Meilleur en ce moment.

J’avais envie d’en profiter, de m’en pénétrer, de m’en régaler, de m’en mettre jusque-là et d’en extraire tout le jus pour ne pas en manquer une goutte.

Je me préparai à l’offensive de l’ego. Le sommeil me fuyait puis revenait. Je devenais obsédé par des lésions cutanées sans importance et me mettais à prier pour écarter ma peur d’une attaque carcinogène. Je m’évadais dans ma tête pour de longs dialogues avec Anne Sofie, Anne Manson et la lesbienne de FedEx. Je passais des heures à mettre au point mes lectures publiques et mes prestations sur le podium. J’achetai de nouvelles fringues pour confirmer mon statut de t’es-le-Meilleur.

Le livre d’Helen était presque terminé. Son agent avait prévu de le vendre au plus offrant pendant ma tournée de promotion d’été. Notre stase sexuelle demeurait un problème reconnu, mais toujours confiné à un compartiment soigneusement renforcé. Mon intention était de tirer le maximum de ma tournée de promo, puis de surveiller de près la vente du livre d’Helen. Ensuite, sans perdre de temps, nous pourrions refaire surface en tant que mari et femme de chair et de sang. France, Italie, Hollande, Espagne, Grande-Bretagne. Va conquérir le continent et subjuguer les îles. Attaque l’Amérique et trace un trajet triomphal pour retrouver ta femme.

Bon voyage*, Gros Chien. Je ne te dirai pas : Tu travailles trop, mais simplement : Pense à te reposer.

 

Bing !

C’est arrivé tout d’un coup. Dans l’avion, une vague d’angoisse s’abat sur moi. Respiration oppressée, picotements, suées. Un siège en classe affaires, côté couloir, un espace plus que suffisant pour mes jambes, la ceinture de sécurité desserrée. Compression claustrophobique à dix mille mètres.

J’essaie de relativiser. C’est le résultat d’une attente trop forte, à la suite d’une réussite majeure et d’une joie immense. Mais je n’arrive pas à poursuivre longtemps cette hypothèse. Ma vigilance exacerbée ne tarde pas à la balayer.

Ignorant le signal lumineux, je détache ma ceinture et je fonce aux toilettes. Je passe vingt minutes à examiner mes yeux, à la recherche de failles et de crevasses. L’hôtesse frappe à la porte. Je lui dis que tout va bien. Ma vessie se gonfle. Je pisse longuement et me voilà persuadé d’avoir du diabète. Remontant mes manches, j’observe une tache sur ma peau, subodorant une tumeur cancéreuse. Mes intestins enflent. Je défèque et je suis sûr d’avoir un cancer du côlon. L’hôtesse frappe de nouveau et me dit que des gens attendent. Je sors des toilettes les jambes flageolantes. Je suis couvert de sueur, ma braguette est ouverte, les gens me jettent des regards étranges.

Encore six heures de vol jusqu’à Paris.

Le dîner me donne une tâche à accomplir. Ma vessie et mes intestins se sont calmés, annihilant mes diagnostics précédents. J’avale le tiers de mon repas et je perds l’appétit. Mon cerveau m’envoie un signal ancien m’incitant à biberonner du scotch et je le repousse à force de prières. Je suis incapable de reprogrammer mon cerveau pour qu’il envisage autre chose qu’une catastrophe. Je n’arrive pas, physiquement ni mentalement, à débrancher ou à désactiver mes antennes. Je ne parviens pas à me concentrer sur l’accueil triomphal qui m’attend bientôt – ni à m’en réjouir à l’avance. Je me fixe sur mes dysfonctionnements corporels immanents et je scrute les rangées de sièges voisines pour détecter des agresseurs potentiels.

Je ferme les yeux et tente de me détendre. Le vacarme de mes battements cardiaques me force à rouvrir les paupières. A la lueur du spot qui éclaire ma place, je cherche sur mes bras des symptômes de cancer. Ma panique tour à tour s’atténue et revient en force pendant cet examen qui dure une bonne heure. Je ferme les yeux et j’appelle de mes prières un verdict médical définitif. Je rouvre les yeux et je vois une femme à cheveux gris regagner sa place.

Elle m’apparaît comme un signal divin. Je me tords le cou et je l’observe pendant le reste du voyage.

 

Mon éditeur me donne congé pour le jour de mon arrivée. Paris au printemps – qu’est-ce que j’en ai à foutre ? Voyager m’ennuyait alors et m’ennuie toujours aujourd’hui. Les visites touristiques et les restaurants gastronomiques, c’est pour les demeurés, les givrés ou les homos qui se prennent pour des artistes. Je me terre dans ma suite d’hôtel. Je ferme les rideaux et j’ai droit à trois heures d’un sommeil bizarre, genre coma. Je me réveille fatigué. Je passe une heure devant le miroir de la salle de bains, à examiner mes yeux. Je parviens à une conclusion fragile : ta vue est bonne. Mon éditeur me téléphone pour m’annoncer une grande nouvelle : le livre a grimpé jusqu’à la deuxième place dans la liste des best-sellers du Monde. Je ressens une bouffée de joie qui dure deux secondes et je commence à examiner mes bras.

Helen m’appelle. Je lui énumère mes symptômes et elle me certifie que je suis en bonne santé. Le coup du Monde la transporte. Elle a envie de s’attarder sur le sujet. Je suis bombardé par des images de la femme de l’avion.

Helen me dit adieu*. J’avale des litres de café pour diluer mon épuisement et me stimuler suffisamment pour me réfugier dans un endroit sûr. Je mange un fruit et un petit pain pour faire circuler la caféine. Les rideaux épais assurent l’obscurité de la suite. Je m’étends sur le lit et mon cerveau joue au boomerang.

Anne Sofie. La femme de l’avion. Des images réelles et des images fictives se mêlent au déroulement narratif – toute la journée et toute la nuit, comme un va-et-vient.

Je n’arrive pas à dormir, je n’arrive pas à me détendre, je n’arrive pas à établir une trêve avec ma cervelle de singe et à me reposer, tout simplement. Je commence à penser : Et si ça ne s’arrête jamais ?

 

Ça continue.

J’assure malgré tout des prestations brillantes de bout en bout.

Mon livre se vend comme des petits pains, mais les critiques sont partagées. Les Frenchies malins font du roman un éloge mesuré assorti de réserves qui renvoient aux doutes d’Helen. Les Frenchies fans d’Ellroy les traitent de pédants et passent outre. Je parcours la France avec mon éditeur, mon traducteur et mon attachée de presse. Je donne des interviews, j’assiste à des déjeuners et des dîners sans un seul raté. Les soirées dans les librairies et les soupers se terminent après minuit. Je me suis lancé dans ma quête inflexible de la perfection et je n’ai jamais craqué en public.

Mes collègues me voyaient courir, décavé et les nerfs à vif. Mon public ne s’apercevait de rien. Personne ne me voyait obsédé par des formations de cellules que les microscopes ne pouvaient pas détecter. Personne ne me voyait examiner mes yeux pendant des heures entières.

Personne ne me voyait foncer sur des miroirs pour scruter l’érosion de ma chair.

J’appelais Helen tous les soirs. Le temps de notre conversation, elle me regonflait le moral et annihilait ma peur. Je me drapais dans le noir avec Anne Sofie et la femme de l’avion. Je récrivais l’histoire de sa vie.

Elle était juive et enseignait à l’université. Elle était aussi fervente dans sa foi que moi dans la mienne. Elle était divorcée et avait une fille étudiante. Sa fille était une jeune femme remarquable en tous points. J’avais de longues conversations avec elle. Elle me laissait exprimer le désir de paternité qui me hantait depuis si longtemps, mais tolérait difficilement que je lui fasse la leçon. Cette femme et moi, nous parlions et nous faisions l’amour. Elle passait une jambe par-dessus moi, comme le faisait Anne Sofie.

La vraie Joan était juive et professeur d’université. La vraie Joan et moi désirions avoir une fille. Finalement, la vraie Joan eut un enfant sans moi. Je jure que ce printemps-là, inconsciemment, je l’ai fait apparaître dans des chambres d’hôtel obscures aux rideaux tirés. Je jure que mon invocation fut prononcée comme un antidote à la Malédiction.

Je n’arrivais pas à dormir, je dormais à peine, je faisais infatigablement mon travail. Les moindres bruits s’amplifiaient – leur volume augmentait d’un cran chaque jour. Je traversai l’aéroport Charles-de-Gaulle en titubant et pris un vol pour l’Italie.

Roma au printemps – qu’est-ce que j’en ai à foutre ? Mon éditeur m’a réservé une suite dans un hôtel de luxe et me laisse ma soirée. Je ferme les rideaux et je les amarre avec de lourds fauteuils. J’ai une épiphanie et je commence à lire la Bible placée dans le tiroir de la table de nuit.

Je lis la moitié de l’Ancien Testament. Les cellules cancéreuses commencent à me grignoter.

Je cours à la salle de bains et me gratte les bras jusqu’au sang. Je les asperge d’alcool à 90 degrés et j’augmente la sensation de brûlure. Je me persuade que les agents caustiques ont tué toutes les cellules. Je lis la Bible jusqu’au moment où je sombre dans le sommeil.

Cette folie est mon univers tout entier, à présent. Il est totalement réel tel qu’il m’apparaît. Je n’essaie pas de l’anticiper et je ne me dérobe pas à mes devoirs.

Je donne des interviews dans des hôtels et je souris pour des séances photo. Les cellules cancéreuses réapparaissent pendant la pause-déjeuner de mon premier jour à Rome. Je glisse un billet de cent dollars à un groom. Il me conduit fissa chez un dermatologue. Ce médecin parle l’anglais. Il examine mes bras et me dit que je n’ai pas de cancer. Il diagnostique une irritation bénigne qui s’est avivée parce que je me suis gratté, et il me prescrit une pommade apaisante.

Le livre fait un malheur en Italie. Je charme et subjugue les journalistes et les lecteurs. Mes collègues me disent : Ciao, baby ! et me mettent dans un avion pour la Hollande.

Amsterdam au printemps ? – c’est Merdeville, à vrai dire. Des émanations de haschich filtrent des coffee-shops et des taons qui bombardent les canaux de leurs déjections.

Je me présente à la réception de mon hôtel et ferme tous les rideaux de ma chambre. J’ai envie d’appeler Helen et de communier avec la femme de l’avion et Anne Sofie. Je sens une pustule dans mon dos. J’ôte ma chemise et m’apprête à la faire éclater devant le miroir. Je repère un gros grain de beauté tout noir qui commence à palpiter et à suinter.

Arrête ça tout de suite. Prie. Tu dois faire ton travail et le travail de Dieu. Appelle Helen. Fais apparaître Anne Sofie et la femme de l’avion. Surveille ton grain de beauté et stoppe sa croissance grâce à ta force mentale.

Ce que je fais. Je n’essaie pas d’anticiper ma folie. Je scrute le grain de beauté dans des miroirs trente à soixante fois par jour. Ma volonté enraye la prolifération des cellules malignes. Je le crois fermement. Helen devait me rejoindre à New York. Les éditeurs se bousculaient pour publier son livre. Elle connaît mon corps intimement. Dès qu’elle verrait mon grain de beauté, elle analyserait son état. Son opinion éclairée déterminerait la marche à suivre en vue d’un traitement.

Un pronostic était en vue. D’abord, la Hollande, l’Espagne et la Grande-Bretagne.

Je suis venu à bout de cette tournée européenne. Je l’ai terminée dans une forme étonnante – entre les nuits blanches, les sommeils-flash et les micro-comas, inséparables de la pénombre. J’avais constamment peur. J’étais bien décidé à vaincre à l’usure une folie entièrement créée par moi-même. J’ai fait appel à la prière et à la force innée d’Helen Knode. J’ai fait appel à une mezzo-soprano que je n’avais jamais rencontrée et à une femme sans beauté que j’avais vue dans un avion. J’ai trouvé un nouveau défilé de visages qui m’ont soutenu lorsque je les apercevais et qui ont tenu mon implosion à distance.

Aperçus. Moments figés par l’obturateur. Visages à demi cachés par des panneaux d’affichage et perdus le temps de cligner des paupières.

Amsterdam, Barcelone, Madrid. Londres, l’arrière-pays britannique, Londres de nouveau.

Cela empirait. La chute libre tournait à la plongée verticale. Mon best-seller et mes articles dans la presse, qu’ils soient délirants ou mitigés, ne voulaient plus rien dire pour moi.

Mais Elles étaient toujours là. Et Elles ne me surprenaient jamais en train de les observer et ne se sentaient pas menacées par mon regard. Il y avait quelque chose de franc et de bienveillant chez chacune d’Elles. Elles incarnaient toutes la bonté et la droiture.

Elles me transmettaient toutes leur perspicacité et leur courage, pendant le peu de temps que met une goutte de pluie à toucher le sol. Je jure que cela est vrai.